Encore un drame au Sénégal ! Encore des promesses de sanctions des coupables ! La tendance est plutôt à des annonces sans suite.

Le 15 juillet, au stade Demba Diop de Dakar, une bousculade [suivi de l’effondrement d’un pan de mur] a entrainé la mort de 8 personnes. Pour le moment, il y a beaucoup de questions et différents niveaux de responsabilité. L’état du stade, le nombre de billets vendus, l’effectif de policiers déployés, leur usage des bombes lacrymogènes considéré comme excessif. Ce qui amène le sociologue Mamadou Wane à réclamer des sanctions contre la fédération de football, le ministère, la police… :

Ouakam et Stade de Mbour [les deux équipes qui s’affrontaient en finale de la coupe de la Ligue sénégalaise] ont un potentiel de violence. Il fallait anticiper. Je ne peux pas comprendre non plus qu’on organise des activités culturelles et sportives en période de campagne électorale [les législatives ont lieu le 30 juillet]. Les policiers sont dispersés, le dispositif est faible.

Du côté des autorités étatiques, on n’a pas tardé à réagir et à indiquer la voie. ‘’Indigné par les incidents du stade Demba Diop qui ont occasionné des morts et des blessés, le président de la République a donné des instructions fermes pour que la lumière soit faite sur ce drame et que les responsables soient identifiés et sanctionnés sans faiblesse coupable. D’ores et déjà, il a instruit le Premier ministre de prendre toutes les dispositions requises pour plus de sécurité dans les stades’’.

Voilà ce qu’on pouvait lire dans un communiqué de la Présidence qui s’est terminé par la présentation de condoléances aux familles éplorées et le souhait d’un prompt rétablissement pour les blessés.

Le peuple peut donc être rassuré, car toute la lumière sera faite et les coupables seront sanctionnés. C’est du moins ce que veut faire croire le message. Mais à interroger l’histoire du Sénégal indépendant, particulièrement ces dernières années, il y a de bonnes raisons d’être sceptique quant à la suite qui sera réservée à cette affaire.

En effet, ce n’est pas la première fois que le Sénégal vit ce genre de drame. Il y a moins de trois mois, Bettenti, un village des îles du Saloum, sortait tristement de l’anonymat. Le lundi 24 avril, 21 dames ont péri, lors de la traversée de leur pirogue. L’État avait indemnisé les victimes, les enfants élevés au rang de pupilles de la Nation. Et après, rien !

Naufrages, incendies, acccidents de la route

Aujourd’hui encore, on continue à traverser presque dans les mêmes conditions. Certes, le port de gilet est rendu obligatoire, mais ce n’est que de façade. A mesure qu’avance la journée, certains gilets sont transformés en parasoleils. Des passagers qui se sentent mal à l’aise dans cet outil ouvrent le gilet par devant pour prendre de l’air, disent-ils. Ce qui est aux antipodes des règles édictées pour le port des gilets.

L’incendie [lors du rassemblement religieux] du Daaka de Médina Gounass [dans le sud du pays] à la mi-avril avait fait plus de 30 morts brûlés vifs parmi les pèlerins. En déplacement sur les lieux, le ministre de l’Intérieur déclarait que “la paille, le feu et le vent ne font pas bon ménage”. Autrement, la tutelle le savait, mais elle entendait que l’irréparable se produise pour agir.

À la même période, les meurtres et les accidents routiers se multipliaient. Le président Macky Sall avait décrété la tolérance zéro pour les chauffeurs. Une mesure qui en rappelle une autre, lorsqu’il était Premier ministre sous le magistère d’Abdoulaye Wade [président de 2000 à 2012]. Aux meurtriers, le chef de l’État promettait plus de sanctions.

“Nous allons faire des projets de loi lors du prochain conseil des ministres aux fins de corser les peines contre les crimes de sang. Ainsi, quiconque tuera quelqu’un sera condamné à perpétuité avec travaux forcés sans aucune possibilité de remise de peine”, disait-il après l’assassinat de Fatoumata Makhtar Ndiaye, membre de l’APR [parti au pouvoir] et vice-présidente du Conseil économique social et environnemental (CESE).

À moins que la loi ne soit réservée à la 13ème législature [celle qui sortira des urnes le 30 juillet] comme cadeau de bienvenue, l’Assemblée nationale sortante n’a jamais voté une loi de ce genre. Il en est de même des accidents de la route. Sur ce sujet, les mesures prises quelques semaines après sont plutôt d’ordre administratif. Quant aux talibés [élèves d’écoles coraniques] de la Médina, leurs morts [neuf victimes dans un incendie en 2013] n’ont pas permis à ce que leurs camarades [souvent contraints à la mendicité] soient retirés de la rue.

Et si on remonte à la première alternance [en 2000], le premier cas qui arrive à l’esprit reste le Joola, la plus grande catastrophe maritime de l’histoire de la navigation survenue le 26 septembre 2002 [ce ferry avait sombré provoquant la mort de plus de 2 000 personnes alors qu’il était conçu pour ne transporter que 550 passagers]. En dehors de sanctions administratives, le peuple n’a pas souvenir de sanction pénale d’une autorité impliquée dans cet “accident’’. Jusqu’à ce jour, les moyens de déplacement sont surchargés.

Une société sans mémoire

Avec les socialistes, le Sénégal a vécu l’ammoniac de la société Sonacos, le 24 mars 1992 [l’explosion d’une citerne d’ammoniac avait tué près de 130 personnes]. Aujourd’hui, vingt-cinq ans après cette tragédie, les produits dangereux continuent de cohabiter avec les humains, dans des conditions de conservation souvent douteuses. Bien que les contextes soient différents, il y a une constance : les coupables sont rarement sanctionnés.

Le sociologue Mamadou Wane ne s’attend pas à plus de volonté politique avec ce dernier cas noté au stade Demba Diop. “Dès qu’on dit qu’on va ouvrir une enquête, on connait la suite. Ça va être classé”, soutient le sociologue :

Les gouvernants sont dans des jeux d’intérêts. À la place d’une sécurité générale pour tous, la force publique procède au cas par cas. Ainsi, lorsque les hautes autorités de l’État sont impliquées, ou qu’il s’agit d’un membre d’un des cercles intouchables, on préfère fermer les yeux.

Mais si l’État du Sénégal est tel qu’il est décrit, c’est parce que la société le lui permet. Selon le sociologue, c’est parce que la communauté privilégie le pardon et tolère pas mal de comportements répréhensibles que le pouvoir ne sanctionne pas. “C’est une société qui n’a pas de potentiel d’indignation. Nous avons une société permissive”, regrette-t-il.

Au-delà de l’absence de sanctions, il y a le fait qu’on oublie vite, et les uns et les autres reprennent les mauvaises habitudes. Pour le sociologue, la réponse est simple : “le Sénégal est une société sans mémoire ou à mémoire assez courte”. Et même au cas où le souvenir reste vivace, rien n’est fait. Personne ne prend la décision de s’opposer aux méconduites. “Il y a une absence d’une culture de responsabilité. Il n’y a pas de citoyenneté active, on ne s’assume pas”, dénonce-t-il.

Mamadou Wane invite par ailleurs à ce que les Sénégalais soient éduqués à l’acceptation de la perte. Il fait remarquer qu’en politique comme en sport, si quelqu’un perd, c’est comme la fin du monde. “Si le citoyen était préparé à comprendre que dans chaque compétition il y a la victoire et la défaite, il y aurait moins de violence dans les stades et dans l’arène politique”, conclut le sociologue.

Babacar Willane
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